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Entretien avec Luc Bellière (SOFRASER)

Nous avons rencontré Luc Bellière, Son entreprise ne connait pas la crise !

Il est gérant de la Société ANA BELL GROUP, président de SOFRASER (…) Son entreprise est portée par ses ambitions, ses actions et sa philosophie, elles sont ancrées vers l’humain et le respect de l’environnement.

Une entreprise partagée

La Société ANA BELL GROUP est née de la structuration en société séparée des différentes activités qui étaient dans la même société, pour pouvoir associer dans chaque structure les parties prenantes majeures. Les salariés sont associés et dans la plupart des structures ils détiennent la majorité du capital.  

Chaque structure est constituée d’une dizaine de personnes, chacun a son rôle : un travail et une compétence spécifique dans l’entreprise. Les salariés sont acteurs de l’évolution de leur entreprise, ils s’investissent, ils sont consultés pour ses choix et grandissent avec elle. C’est une entreprise partagée au-delà du fonctionnement motivant et valorisant pour les salariés, elle leur apporte la garantie qu’ils ne changeront pas de mode de management sans qu’ils soient concernés. Le patron ne peut pas vendre seul, donc les salariés ne vont pas se retrouver détenus par un grand groupe à moins qu’ils le décident.

Objectifs de Développement Durable : les choix et stratégies sont définis ensemble, tout comme les changements de partenariat, les décisions sont codécidées. « Depuis trois ans maintenant, je regarde dans chaque structure ce que nous avons fait par rapport aux objectifs du développement durable (ODD) et je demande aux salariés ce qu’ils pensent et ce que l’on devrait faire. Chacun des salariés s’expriment : « sur quel ODD notre société devrait agir ? » et « Lesquels sont important pour moi personnellement ?» ce qui a guidé toute notre stratégie de mécénat et de partenariat avec des associations locales.  Pour la ressource en eau, c’est avec l’APAGEH parce que c’est l’entretien des rivières et aussi de l’insertion c’était un point important, pour la santé il y a eu des actions « Ensemble pour Manon », pour l’éducation c’est avec : l’association Mille sourires qui agit aussi pour l’accueil de femmes, le soutien scolaire et les mobilités (ils font des actions et ateliers vélos). Après on a des actions de mécénat assez important. On est autour de la santé de l’éducation et de la transition, on soutient aussi au niveau national Zéro Waste, la fondation Nicolas Hulot depuis très longtemps, Les fragilités : ATD Quart Monde … »

Tous acteurs de l’entreprise

« Toutes stratégies que l’on a aujourd’hui au niveau du groupe, on essaye de les calquer sur ces quatre axes que sont la connaissance, la circularité, la coopération et la collaboration

Aujourd’hui, pour faire simple, je fais la différence entre collaboration (en interne) et coopération (inter-structure). La connaissance : c’est comprendre ce qu’on fait, ce pourquoi on le fait et du coup avoir une conscience de l’importance de son rôle et d’être dans une relation quotidienne d’échange avec l’autre, d’échange de connaissance en fait et dans le mode de collaboration pure on est plutôt dans la séparation de tâches, chacun fait sa tâche et passe au suivant. Ainsi, par exemple, au sein de Sofraser Maintenance, cela se traduit par former des personnes même sans diplômes ou qui ont un diplôme qui ne correspond pas du tout à notre métier, simplement notre métier ne les rebute pas, ils ont envie de travailler, ils ont envie d’autonomie, ils ont envie d’évolution et bien on les accueille pour leur apporter un niveau de compétence suffisant pour être « tous chefs d’équipe ». On prend des gens à la mission locale, on prend des gens en reconversion, on prend des gens… on les emmène tous pour qu’ils arrivent à un niveau de maîtrise. »

Qualité et respect de l’environnement

« Notre travail, à Sofraser et Anael, est beaucoup sur les mesures et l’analyse, pour informer en temps réel de l’état de la production. On donne de la connaissance sur les process en continu donc on met des instruments de mesure sur les lignes de production. C’est important lorsqu’on fabrique quelque chose en continu comme des produits cosmétiques, des produits chimiques, de l’agroalimentaire, des fromages, des pâtes… Durant la fabrication, si quelque chose se passe mal alors que l’on a vérifié que toutes les quatre heures et que l’on voit à la fin de la production que quelque chose s’est mal passé, et bien on jette la production de ces quatre heures. Quand on est instrumenté et qu’on a un pilotage de process en continu et bien dès qu’il y a une dérive on le voit tout de suite, on peut la corriger et on ne jette pas la production. On évite les surconsommations, on évite les pollutions. Des produits que l’on importe permettent de mesurer la qualité des eaux de rejets en continu, ce qui permet d’agir rapidement et de ne pas risquer d’avoir plusieurs heures de pollution dans une rivière.

On est déjà dans une forme de circularité ici en interne. On travaille nous-même sur notre propre modèle depuis quinze ans. On travaille sur de l’amélioration de l’énergie, là on va commencer très bientôt les travaux pour faire de la géothermie et plus tard des panneaux solaires, ici le but c’est d’être autonome en énergie. On sera cette année entièrement en énergie renouvelable puisque que l’on est déjà chez Enercoop. Depuis une dizaine d’année, on a déjà fait pas mal d’actions puisque l’on a réussi à réduire nos consommations : 30% en électricité et de 50% en eau, on suit nos consommations depuis plus de quinze ans. 

A Sofraser, nos produits sont éco-conçus. Nos capteurs, par exemple, ont plus de vingt ans de fonctionnement 24h sur 24H et 7 jours sur 7, il y en a qui ont plus de trente ans. Tous les matériaux sont recyclables, on n’est pas passé sur le plastique, on est vraiment resté sur le métal, c’est de l’inox : c’est plus cher mais c’est plus robuste et ça se recycle.

On réemploi tout ce qui est emballage, tous nos papiers sont broyés et servent aux emballages, quand on a des emballages qui arrivent, au maximum, on les réutilise. »

Du local et de la coopération

« Depuis vingt ans, on a une politique d’achat qui est toujours au plus près. A Sofraser, nos fournisseurs, dès que l’on peut, sont sur Villemandeur, on a trois usineurs qui sont sur Villemandeur et qui travaillent pour nous, nos fabricants de nos cartes électroniques, il y en a un qui est de l’autre côté de la rue, il y a un autre qui est sur Orléans. Une exception pour un fournisseur de revêtement particulier qui est fait en Allemagne, choisi pour la qualité de son travail, mais c’est pratiquement le seul achat que l’on fait à l’étranger, tout le reste on l’achète là. Après il y a des achats que l’on fait en France mais sur des produits qui ont été importés notamment tout ce qui va être contrôleur de production, on n’a plus de fabricant en France. A Anael, on sélectionne nos fournisseurs en fonction de la durabilité et de la possibilité de maintenance des équipements. A Sofraser Maintenance, on achète des contenants réutilisés à Ecologistique à Courtenay pour nos produits chimiques. Les téléphones portables, ce sont des produits reconditionnés, par contre pas les ordinateurs mais on les a longtemps stockés pour être sûr qu’ils puissent être réutilisés.

Ainsi, avec PERSEE3C, que nous avons créé avec Yann Verhoye, on a fait cette opération sur les déchets d’équipements électriques et électroniques (DEEE) car les entreprises ne savent pas comment les gérer. En effet, si on fait appel à un éco-organisme, il lance un appel d’offre et sélectionne un prestataire qui vient peut-être du sud de la France, qui enlève les déchets et repart dans le sud et ça part on ne sait où, peut être en enfouissement ou à l’étranger donc on avait dit qu’il fallait absolument maîtriser tout ça. En plus, localement on a la chance d’avoir le chantier ICARE, le chantier d’insertion qui fait du démantèlement. Et puis il y a Gâtinais en Transition qui fait le choix d’essayer de reconditionner les ordinateurs. On a généré la collecte ici même pendant deux jours avec une vingtaine d’entreprises participantes.

LaFabrik du Gâtinais (ateliers réparations et FabLab) a pris tous les ordinateurs qu’elle pensait réutilisable : plus de trente. Sachant que le but c’est de les reconditionner pour des personnes qui n’y ont pas accès. Ils ont notamment des accords avec des collèges pour des jeunes : quand il y avait le confinement, ils n’étaient pas en ligne, forcément ils n’avaient pas d’ordinateur à la maison.

On a vu avec ICARE, les déchets sont traités au maximum localement, le recycleur de métal, le recycleur de plastique… donc il y a que les cartes mères qui sont envoyées en fonderie à Lyon mais il y a peu d’entreprises en France pour récupérer les métaux précieux. La chaine est maîtrisée, on sait ce que ça donne parce que l’on a fait le test et c’est démantelé localement.

Localement Persée3c et le PETR ont répondu à un appel à candidature de l’ADEME et de la Région, le but est de créer une plateforme de gestion de flux de matières, entrant, sortant, de tout ce qui est réutilisable, on pense entre autres aux cartons. L’écologie industrielle et territoriale ce n’est pas travailler que sur les flux matières mais aussi faire coopérer les entreprises entre elles, faire un peu d’entraide, partager des compétences comme pour des audits ou des formations en commun. Ça peut être aussi du partage de moyens.

C’est le modèle que l’on a ici : on a plusieurs entreprises où l’on partage les locaux, où l’on partage les compétences, c’est un modèle extrêmement vertueux parce que quand on regarde les chiffres sur notre bilan et qu’on les compare, on voit que l’on a des charges fixes qui sont deux fois moins élevées que celles de nos concurrents, forcément puisque l’on partage. »

Garantir une qualité et un résultat

« On travaille aussi sur l’économie de la fonctionnalité : en plus de vendre un produit c’est garantir son usage sur la durée. A Sofraser, on arrive parfois à faire de la location. Aujourd’hui, on garantit nos produits 7 ans, aucun de nos concurrents ne le fait.

A Sofraser Maintenance, on a un engagement de résultat pour l’efficacité énergétique en utilisant nos techniques de nettoyage d’installations industrielles. On cherche à rétablir les capacités d’échanges originels des installations, enlever les pertes d’énergie et de chaleur (le tartre, la suie… agissent comme des isolants) donc là on est vraiment sûr de l’engagement de performance d’usage et on essaye de plus en plus de faire des contrats de maintenance. Au fur et à mesure, on va certainement instrumenter les installations pour diagnostiquer en temps réel la performance des échanges pour permettre d’intervenir dès qu’ils commencent à diminuer et de se fait prévenir des surconsommations d’énergie.  D’où l’intérêt de suivi en continu : on est vraiment sur une économie de la fonctionnalité.

SOFRASER Maintenance intervient aussi sur les échangeurs de géothermie, notamment en région parisienne, on ne fait pas d’installation, on est vraiment sur l’entretien des installations autour de la chaleur. On s’intéresse de plus en plus à la chasse aux chaleurs fatales dans les installations.

Dans les industries il y a beaucoup de systèmes de chauffage : dans l’agroalimentaire, les briqueteries… les fours chauffent leur contenu mais aussi les lieux de productions où ils se trouvent. Naturellement, les gens ventilent en ouvrant les fenêtres et ça chauffe les oiseaux. L’idée est de faire la chasse à ces pertes d’énergies en mettant en place des systèmes pour récupérer ces calories. Ça peut être simplement en conduisant la chaleur vers le système de chauffage du bureau, ce qui évite d’avoir une chaudière pour les bureaux alors qu’à coté on essaye d’évacuer la chaleur.  Cette intelligence industrielle est née au Danemark, elle permet d’associer des entreprises qui émettent beaucoup de chaleur et des entreprises qui en ont besoin. C’est le principe des usines d’incinération qui brûlent des déchets et valorisent la chaleur comme au Centre Hospitalier d’Amilly.

Territoire d’industrie a permis la création de l’ADIM : l’Association des Industriels du Montargois qui est encore naissante puisqu’elle s’est créée juste avant la crise du COVID. Sa démarche est de rassembler tous les industriels du PETR Gâtinais Montargois et d’avoir des projets en commun comme les projets de formations. Une de nos premières actions a été de participer au forum de l’orientation pour les collégiens et étudiants qui a eu lieu à Durzy pour montrer qu’il y a des emplois dans l’industrie. Les entreprises favorisent de plus en plus la maintenance de machine plutôt que l’achat mais pour ce faire, il faut trouver du personnel capable de faire les réparations. Il y a de vrais besoins, ces dix dernières années on a tout fait pour fermer les formations techniques et pour dégouter les jeunes de l’industrie. Mais aujourd’hui, il va falloir rebondir et redévelopper des formations. L’industrie s’est tellement numérisée qu’il faut arriver à avoir un niveau de formation de plus en plus élevé. Il y a des projets de créations d’emploi sur le bassin, sur Ferrières, sur Montargis, sur Amilly mais ils vont les embaucher où les gens ? Nous, les industriels, qui sommes déjà ici, on dit que l’on a des postes, on veut embaucher et on ne trouve pas.

La difficulté à se loger freine aussi les embauches, l’accueil d’apprentis ou de stagiaires dans le Montargois, ça fait partie des sujets de Territoire d’Industrie. »

Le mot de la fin :

« Je suis très heureux de travailler avec tout le monde parce que je pense que c’est comme ça que l’on va changer les choses, je suis très heureux de montrer mon modèle.

Dans les conférences, je cite toujours deux ouvrages :

  • « L’entraide » de Pablo Servigne car effectivement je pense que l’être humain a réussi à survivre à tous ces temps par l’entraide et non pas par la compétition, on nous a menti pendant toutes ces années.
  • « L’impasse collaborative » d’Eloi Laurent qui est économiste (il enseigne la social-écologie et l’économie écologique à Sciences Po et Stanford) et qui est un auteur que j’aime beaucoup, mon discours de collaboration coopération ça vient de ça. »

Pour plus d’information : https://anabellgroup.com/